
Yougoslavie
Mouvement des non-alignés
Le Mouvement des non-alignés est devenu l’un des phénomènes géopolitiques les plus marquants de la seconde moitié du XXᵉ siècle, apparu en pleine guerre froide comme une réponse de nombreux pays à la confrontation bipolaire entre les États-Unis et l’Union soviétique. L’idée était de créer une troisième force qui n’appartienne ni au bloc politico-militaire de l’OTAN ni au pacte de Varsovie, tout en conservant sa pleine souveraineté et son indépendance en politique étrangère. Les sources de ce mouvement sont liées à la conférence de Bandung en 1955, où des pays d’Asie et d’Afrique déclarèrent pour la première fois leur volonté de coopérer sans l’ingérence des superpuissances, même si la fondation formelle eut lieu plus tard, grâce aux efforts actifs de cinq dirigeants clés de l’époque.
Sont considérés comme fondateurs du Mouvement des non-alignés le président de la Yougoslavie Josip Broz Tito, le Premier ministre de l’Inde Jawaharlal Nehru, le président de l’Égypte Gamal Abdel Nasser, le président de l’Indonésie Sukarno et le président du Ghana Kwame Nkrumah. C’est précisément ce groupe de cinq hommes politiques qui a su unir ses efforts pour créer une plate-forme donnant voix aux pays en développement, dont beaucoup étaient d’anciennes colonies aspirant à l’indépendance. Un rôle particulier dans ce processus revint à la Yougoslavie qui, pays socialiste européen non membre du bloc soviétique, jouissait d’une autorité unique et pouvait servir de pont entre des civilisations et des systèmes politiques différents.
Le sommet de la formation de l’organisation fut la Première Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays non alignés, tenue à Belgrade en septembre 1961. Le choix de la capitale yougoslave comme lieu du premier sommet symbolisait l’ouverture du pays et son rôle central dans le mouvement. Des représentants de 25 États prirent part à la rencontre et adoptèrent une déclaration finale condamnant le colonialisme, l’impérialisme et la discrimination raciale. Les principes fondamentaux du mouvement devinrent le respect de la souveraineté, l’intégrité territoriale, la non-agression, la non-ingérence dans les affaires intérieures d’autres États, l’égalité et la coexistence pacifique. Ces principes devinrent une sorte de boussole morale pour de nombreux peuples luttant pour leur libération de la domination étrangère.
Au cours des décennies suivantes, le Mouvement des non-alignés se développa rapidement, se transformant en une organisation internationale massive réunissant plus de cent pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et d’Europe. Pour la Yougoslavie, l’appartenance et le leadership dans le mouvement devinrent la base de sa politique étrangère, lui permettant de compenser la taille relativement modeste du pays par une influence diplomatique considérable. Belgrade devint l’un des centres mondiaux de la diplomatie, où se tenaient régulièrement des rencontres de haut niveau. La Yougoslavie accueillit le sommet du mouvement pour la deuxième fois en 1989, confirmant son attachement à long terme aux idéaux du non-alignement même dans un monde en mutation.
L’activité du mouvement ne se limitait pas aux seules déclarations politiques. Il travaillait activement sur les questions de coopération économique entre pays en développement, plaidait pour la création d’un nouvel ordre économique international et exigeait des conditions commerciales équitables. Aux Nations unies, les pays non alignés formaient un puissant lobby qui déterminait souvent l’issue des votes sur les questions clés du désarmement, de la décolonisation et des droits de l’homme. La voix du bloc non aligné était impossible à ignorer, et les superpuissances étaient contraintes de tenir compte de sa position dans le règlement des conflits mondiaux.
Pour les citoyens de Yougoslavie, l’appartenance de leur pays aux leaders du Mouvement des non-alignés était une source de fierté nationale. Elle permettait aux Yougoslaves de se sentir partie d’une grande communauté mondiale, de voyager sans visa dans les pays d’Asie et d’Afrique et de participer à des projets de coopération technique d’envergure. Les entreprises yougoslaves construisaient des usines, des routes et des hôpitaux dans des pays d’Afrique et du Proche-Orient, exportant non seulement des biens, mais aussi du savoir et de la technologie. Cela a créé un réseau de liens amicaux au service de l’économie et du prestige international de l’État.
Toutefois, l’histoire du mouvement ne fut pas exempte de difficultés. L’hétérogénéité de ses membres, qui comprenaient des pays aux régimes politiques et aux niveaux de développement variés, conduisait parfois à des contradictions au sein du bloc lui-même. En outre, la fin de la guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990 posèrent la question de la viabilité du mouvement dans son format précédent, le système mondial bipolaire ayant disparu. Avec la dissolution de la Yougoslavie, le mouvement perdit l’un de ses dirigeants les plus actifs et les plus influents, ce qui affaiblit sa position sur la scène internationale.
Néanmoins, le Mouvement des non-alignés n’a pas cessé d’exister et poursuit son travail jusqu’à aujourd’hui, déplaçant son centre de gravité vers les questions de développement durable, de protection des droits de l’homme, de diplomatie multilatérale et de résistance aux nouvelles formes d’hégémonie. Il reste la plus grande association d’États après les Nations unies, représentant les intérêts du Sud global. Le rôle historique de la Yougoslavie dans la création et le renforcement de ce mouvement demeure indéniable et démontre comment un pays de taille moyenne peut exercer, par une diplomatie sage et des principes clairs, une influence proportionnellement énorme sur la politique mondiale. L’héritage de la conférence de Belgrade de 1961 continue de rappeler au monde la possibilité de trouver une voie de développement indépendante dans des conditions de pression globale.


