
30.10.2026
BRÉSIL : Un « retournement » historique
Beatriz Bissio Université fédérale de Rio de Janeiro
Le monde entier discute, étudie et, dans une large mesure, célèbre la victoire historique du président Luiz Inácio « Lula » da Silva au second tour de l'élection. Elle revêt une importance qui dépasse clairement les frontières brésiliennes et même latino-américaines, acquérant une dimension internationale. Nous en analyserons bientôt les raisons.
Nous commencerons néanmoins par nous concentrer sur le résultat électoral lui-même. Plusieurs éléments ont déjà été mis en évidence qui nous permettent de qualifier cette victoire d'historique. En voici quelques-uns : c'est la première fois dans l'histoire du Brésil qu'un président est démocratiquement élu quatre fois. C'est la première fois qu'un candidat arrivé en deuxième position au premier tour sort victorieux au second. Et cette élection a enregistré le taux le plus faible d'abstentions, de votes blancs et nuls depuis le rétablissement de la démocratie.
Le résultat du premier tour, avec une victoire de 2 % du candidat Flávio Bolsonaro sur le président Lula, s'explique de multiples manières. En commençant par le soutien explicite de l'administration Trump — à travers des déclarations, mais surtout par le biais d'informations de renseignement, d'argent (on parle de millions de dollars), de ressources technologiques, de la mise à disposition de faux profils sur les réseaux sociaux diffusant mensonges et peur, et de diverses mesures coercitives dans plusieurs régions du pays. Mais cela s'explique également par des erreurs commises au sein de la campagne du président Lula et lors de son troisième mandat (reconnues par la suite par lui-même).
Tant au cours de son administration que pendant la campagne électorale, le président Lula a négligé la question stratégique de la communication. Il n'y a eu aucune initiative de la part du gouvernement pour expliquer à la population la relation difficile avec un Congrès dominé par l'opposition d'extrême droite et par un segment hautement corrompu de la politique brésilienne. En conséquence, une partie de la population n'a pas compris que si de nombreuses avancées possibles n'avaient pas été réalisées, c'était en raison des négociations ardues exigées du pouvoir exécutif pour faire adopter ne serait-ce que quelques-unes de ses initiatives. Les réseaux sociaux en ont profité pour promouvoir de manière persistante « l'échec » du président à tenir ses promesses.
Il y a également eu quelques initiatives visant à dénoncer l'ingérence étrangère flagrante tout au long de son mandat — largement instigée par l'un des fils de l'ancien président, Eduardo Bolsonaro, qui s'est enfui aux États-Unis alors qu'il était poursuivi par la justice pour des crimes commis au Brésil. Il a utilisé son accès à l'administration Trump pour encourager l'application de tarifs douaniers et d'autres sanctions contre son propre pays.
Si telles furent les erreurs commises pendant le mandat gouvernemental, la campagne électorale n'a pas su aborder ces questions ni mobiliser les électeurs dans les rues. Les manifestations de soutien au président, pourtant très significatives et importantes, n'ont pas atteint l'ampleur massive qui sera observée par la suite lors de la campagne du second tour (portée par l'auto-mobilisation du peuple, comme nous l'expliquerons plus loin). Autrement dit, la campagne du premier tour du président Lula n'a pas su reconnaître l'importance d'intégrer dans ses discours une dénonciation des actions de l'extrême droite, de l'ingérence étrangère tout au long de la période de gouvernement, et de la menace que représenterait une victoire de Flávio Bolsonaro pour la souveraineté du pays et pour l'ensemble du projet social en cours. D'une certaine manière, il semblait exister une certaine conviction que Flávio Bolsonaro était un candidat tellement disqualifié et représentait un avenir si obscurantiste qu'il ne pourrait pas rassembler suffisamment de soutien pour l'emporter.
C'était une erreur ! Le président lui-même, face aux résultats du premier tour, a admis sa surprise : « Je pensais gagner au premier tour », a-t-il déclaré dans l'une de ses premières déclarations ce soir-là. Alors que le président et ses conseillers tenaient une réunion à huis clos le lendemain de la défaite du premier tour pour évaluer les résultats, aux premières heures de ce lundi, une manifestation massive initiée par les étudiants de l'Université fédérale Fluminense, dans la ville de Niterói (adjacente à Rio de Janeiro), a commencé de manière surprenante à remplir les rues. L'initiative s'est rapidement répliquée dans d'autres villes, y compris par des lycéens. Au cours de la nuit, des jeunes — alertés du danger que représentait l'avancée de l'extrême droite — avaient contacté les syndicats étudiants à travers le pays avec pour mot d'ordre d'occuper les rues. La proposition était de ne pas les quitter avant que la victoire ne soit obtenue au second tour. La jeunesse, avant même le président lui-même, son équipe de campagne et ses conseillers, avait compris que son avenir était compromis par un éventuel gouvernement obscurantiste, hostile à l'éducation, à la science et à la liberté, et ouvertement violent.
Les jeunes ont réalisé que pour inverser la défaite, il fallait faire appel à ce qui avait manqué au premier tour : une mobilisation combinée dans les rues et sur les réseaux sociaux. Sur les réseaux sociaux, pour démasquer et répondre à chaque mensonge de l'extrême droite et pour alerter les électeurs désillusionnés ou frustrés par le gouvernement Lula et avides de changement, sur les dangers de livrer le pays à un président qui transformerait le Brésil en colonie de l'administration Trump — et qui, sur le plan intérieur, à travers ses liens avec les « milícias » (groupes paramilitaires), aurait recours à tous les types de violence pour se maintenir au pouvoir. Dans les rues, parce qu'un immense effort en face-à-face, une présence écrasante et marquante, et un dialogue direct étaient nécessaires — avec les amis, les voisins, les livreurs, les utilisateurs d'applications, et quiconque — pour échapper au piège des algorithmes et convaincre les gens, par le dialogue direct, de l'importance d'un « retournement électoral » pour sauver le pays de l'extrême droite.
L'initiative pionnière de la jeunesse s'est répandue, a grandi et a atteint des niveaux de mobilisation jamais vus au Brésil depuis les débuts de la redémocratisation — les générations plus anciennes ont même comparé ces manifestations à celles organisées lors de la célèbre campagne « Diretas Já » (Élections directes maintenant), qui exigeait le droit de vote à la suite des premières initiatives de libéralisation politique dans les années 1980. À cette énergie débordante dans les rues s'est ajouté le rôle des réseaux sociaux, principalement sous la direction d'un jeune député fédéral (aujourd'hui réélu) du Minas Gerais, André Janones, lui-même figure majeure de l'utilisation de ces plateformes pour contrer l'extrême droite. Qu'il suffise de dire qu'avant l'élection, Janones comptait 50 000 abonnés sur sa chaîne. Pourtant, avec une grande audace, Janones a appelé les Brésiliens à le rejoindre dans ce qu'il a appelé « l'Armée de Lula », leur demandant de suivre sa chaîne, à partir de laquelle il a commencé à guider ceux qui n'avaient pas beaucoup d'expérience des réseaux sociaux sur la manière d'agir, comment partager une publication, comment aider une initiative à se développer en ligne, et ainsi de suite. Résultat : en moins de 48 heures, « l'Armée de Lula » a dépassé les dix millions de membres, qui ont diffusé des informations, exposé des mensonges, lancé des slogans, convoqué des réunions virtuelles et physiques, brisant tous les algorithmes et neutralisant l'ingérence ouverte de META et d'autres plateformes qui tentaient de faire tomber les initiatives pro-Lula tout en favorisant Flávio Bolsonaro.
Face à l'impact de cette double mobilisation spontanée, qui a pris de court la coordination de campagne et les conseillers du président, Lula lui-même a décidé de participer aux rassemblements de rue appelés par les étudiants, de rejoindre « l'Armée » organisée par Janones et de s'entretenir quotidiennement avec lui. Il a également accepté les conseils d'enregistrer quotidiennement des vidéos auto-filmées sur divers sujets et de profiter de l'occasion pour dénoncer le comportement des plateformes qui le boycottaient. Des personnalités, des artistes, des communicateurs, des politiques et des universitaires ont rejoint « l'Armée ». Particulièrement important a été l'appel de nombreuses personnes de plus de 70 ans (la limite légale au Brésil pour le vote obligatoire), exhortant les « plus expérimentés » à ne pas manquer d'aller voter le dimanche 25, car la possibilité de sauver la démocratie et la souveraineté du Brésil était également entre leurs mains.
Tous ces efforts et cette présence massive dans les rues et les réseaux ont commencé à être captés par certains instituts de sondage, qui timidement ont commencé à envisager la possibilité d'un « retournement ». Et puisque la loi électorale brésilienne permet des débats entre les candidats jusqu'à 48 heures avant l'élection, le vendredi 23 octobre, lors du débat final, on pouvait déjà sentir dans l'air que « quelque chose » était différent. En revanche, le manque de préparation et la grossièreté du candidat d'extrême droite sont devenus une fois de plus manifestement évidents lors de ce débat lorsqu'il a traité le président Lula de « manchot ». C'est cette insulte qui a conduit le président à utiliser cette vulgarité pour s'adresser aux travailleurs en particulier, confirmant que oui, il avait perdu un doigt à l'âge de 17 ans — un âge auquel il n'aurait même pas dû, légalement, travailler de nuit, épuisé par les longues journées de travail qu'il devait endurer pour aider sa famille. Il a comparé cette expérience à celle de milliers de Brésiliens vivant un sort similaire, pour lesquels il étendrait ses politiques sociales. Ce fut un moment profondément poignant, qui n'a pourtant pas dissipé l'anxiété ressentie : il existait une prise de conscience généralisée que le Brésil est un prix très convoité et que la « guerre hybride » déclenchée pour soutenir Flávio Bolsonaro et tout ce qu'il représente était toujours en cours…
Les scènes pendant les heures de vote le dimanche étaient révélatrices du sentiment qui s'était emparé du peuple brésilien : des petits-enfants portant leurs grands-parents pour voter, des voisins s'organisant pour proposer des trajets à ceux qui avaient des difficultés à se rendre à leurs bureaux de vote, des populations indigènes d'Amazonie voyageant en bateau et à pied pour atteindre les lieux de vote, des aéroports bondés dès les premières heures du matin pour des déplacements qui permettraient aux gens de voter dans leurs districts d'inscription… et très important : les jeunes envahissant les rues. Au final, ces scènes resteront dans la mémoire collective pendant des décennies et seront transmises à travers les récits des grands-parents à leurs petits-enfants dans le futur… Ce n'est pas par hasard que le président Lula, dans l'une de ses premières déclarations après la victoire, a affirmé : lors de mes trois autres mandats, la victoire avait été obtenue par le Parti des travailleurs. Lors de ce quatrième mandat, la victoire est un accomplissement du peuple brésilien ! Et la victoire fut retentissante : une marge de plus de cinq millions de voix sur son adversaire !
Le « retournement » a été justement célébré sous toutes les latitudes : le Brésil a montré qu'avec un peuple organisé et mobilisé dans les rues et sur les réseaux sociaux, il est possible de vaincre les algorithmes et les rivières d'argent de Donald Trump, et de faire prévaloir sa volonté. Une victoire iconique. Un peuple uni peut renverser le sort destiné à lui être imposé, aussi puissant que soit l'adversaire. En effet, les leçons du passé (le Vietnam, à ce jour un exemple) et du présent (l'Iran, la Palestine !) ne manquent pas.
Cependant, l'histoire nous avertit également que la réaction est généralement brutale. La mobilisation dans les rues et en ligne doit se poursuivre. Le quatrième mandat du président Lula rencontrera de grandes difficultés pour faire avancer son programme. La majorité remportée au premier tour par l'extrême droite dans les deux chambres du Congrès sera l'une des tranchées à partir desquelles ils chercheront à entraver les actions du président. Mais la « guérilla hybride populaire » dans les rues et les réseaux sera l'élément décisif pour que le peuple suive chaque étape de ce qui va suivre et apporte le soutien militant dont le président aura besoin.
Inutile de préciser que, pour le Sud global et pour les BRICS — c'est-à-dire pour un scénario international orienté vers un projet historique où le droit international, le respect des droits humains et la possibilité de restructurer l'ONU prévalent à nouveau —, la victoire du président Lula face à la menace de l'extrême droite constitue un signe d'encouragement et d'espoir. Désormais, le Sud global et les BRICS ont l'engagement de soutenir le Brésil dans cette nouvelle période, qui sera menacée dès le premier jour.
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